Charles Mba : « J’assume parfaitement d’être considéré comme un fils politique d’Omar Bongo ».

Par Brandy MAMBOUNDOU / 21 juin 2021 / 0 commentaire(s)
L'opposant Charles Mba assume l'héritage politique d'Omar Bongo.

Ministre délégué à l’Economie sous Omar Bongo, après une longue carrière d’expert-comptable au groupe français Elf, aujourd’hui en exil en France, Charles Mba a accordé la présente interview à notre confrère Gabon Matin, dans sa livraison de ce 21 juin.

 Monsieur, on constate que vous êtes de moins en moins visible et audible sur le champ politique national. Que faites--vous actuellement et quelle analyse faites-vous de la situation sociopolitique du moment ?

Permettez-moi de marquer mon étonnement et un certain amusement de votre constat. Des médias tels que TV5 Monde, Africa 24 ou encore Jeune Afrique où je me suis exprimé ces derniers temps me rendraient inaudible et invisible ? Pour qui et pour quoi ? J’ai, localement, été heureux de répondre aux sollicitations de vos collègues de La Loupe, de l’Aube et de la Cigale enchantée ! Les Gabonais s’inquiètent à juste titre de mon absence au pays, mais ils savent qui je suis. J’ai la certitude qu’ils entendent ce que je dis et ils semblent l’approuver ! Cela dit, ma vocation n’est pas non plus d’être un feu follet du commentaire de l’actualité politique ! Les uns trouvent que l’on me voit trop, que je parle trop, parce que sans doute je dis des choses justes et vraies. Il y en a d’autres qui trouvent que l’on ne me voit ni ne m’entend assez. Il y en a même qui voudraient que l’on ne me voie ni ne m’entende, parce que cela les arrangerait. Finalement, tout cela doit constituer un bon équilibre pour un homme politique. Et moi, j’aime la mesure, l’équilibre qui sont, il faut en convenir, un courage !  C’est vrai, je n’ai pu m’exprimer dans les colonnes de Gabon Matin, de l’Union ou sur les chaînes du groupe Gabon Télévision. Et votre question peut devenir moins personnelle car elle pose le vrai problème de l’accès de l’opposition aux médias du public. C’est en effet l’opposition gabonaise, l’opposition au pouvoir et non l’opposition du pouvoir, qui n’est ni visible, ni audible sur les canaux de l’audiovisuel public, sur le secteur public de l’Etat républicain. Et ça, c’est inacceptable car c’est le déni permanent de la démocratie.

En ce qui me concerne, comme beaucoup d’opposants politiques et comme je l’ai redit à votre confrère Jeune Afrique, les conditions de sécurité personnelle établies par le pouvoir m’ont conduit à l’exil depuis cinq ans. Il faut le dire, c’est une vraie honte pour notre pays qui stupéfait à l’international et dont personne ne peut, aujourd’hui, dessiner la trajectoire d’avenir. Pour ce qui est de l’actualité, tous les jours se produisent des événements ahurissants, comme ce maire de Libreville poussé à la démission non pas par son conseil municipal mais par un gouverneur de province. Où va-t-on ? Nous sommes toujours dans le déni de la démocratie et de la République ! Le danger d’une anarchie dont les conséquences seront autrement plus difficiles à réparer que la plus facile, la plus chevaleresque auto critique des actuels gouvernants est là, devant nous. Aux injustices sociales permanentes déjà connues depuis longtemps comme la rétention arbitraire du traitement des anciens responsables du pays, le volontaire et inadmissible traitement des retraités, la confiscation des carrières des agents du public, il faut ajouter désormais la mort programmée des petites et moyennes entreprises. La dette les asphyxie, cause la multiplication des faillites, engendre et aggrave le chômage, approfondit la pauvreté. Quant à la justice, qui devrait rendre des jugements au nom du peuple gabonais, qui devrait constituer le pilier de la paix sociale, elle semble plus souvent l’instrument de règlements de comptes de la présidence de la République. Car, en effet, comment comprendre la condamnation avec sursis, autrement dit la quasi-liberté pour des justiciables reconnus coupables de détournements de fonds publics, pendant que d’autres Gabonais, pour s’être opposés au régime avec leurs idées, croupissent en prison, parfois sans jugement ! La mal gouvernance est endémique et aujourd’hui, le gouvernement endette le pays pour rembourser le financement de projets dont personne ne voit pas le commencement de la réalisation. Tout ceci dans un contexte où malgré des vidéos préenregistrées et des astuces technologiques, les doutes sur une direction clairement identifiable, assurée et réconciliatrice du pays demeurent et s’épaississent. Le Gabon, notre pays, va mal, c’est incontestable ; c’est visible de l’intérieur et c’est observé de l’extérieur.

 

Un appel a été lancé par René Ndemezo’o Obiang pour un rassemblement des fils spirituels d’Omar Bongo Ondimba. Vous sentez-vous concerné par cet appel ? Si non, pensez-vous comme d’autres qu’un dialogue entre la majorité et l’opposition est nécessaire en ce moment ?

 

Quand l’Etat va mal, il faut retrouver le sens des mots, nous le savons tous. Soyons donc précis. Dans fils spirituel, il y a fils ! Un proverbe de chez nous dit que « l’enfant ne saurait repousser le sein de sa mère au motif que celui-ci est recouvert de gale ». C’est, je le crois, la sagesse. Je ne voudrais pas être frappé d’indignité ! J’assume parfaitement d’être considéré comme fils d’Omar Bongo car c’est la vérité. Il me regardait et m’a traité comme tel. C’est lui qui m’a convaincu et qui a stimulé l’envie de venir mettre une expérience professionnelle établie au service de mon pays, comme Directeur général des marchés publics, avant de me nommer au gouvernement de la République l’année d’après. C’est lui qui prit la décision de m’envoyer directement au bureau politique du PDG. J’ai donc appris la politique gabonaise et même internationale à ses côtés. En revanche, le sens et le service de l’Etat, les valeurs, c’est à la maison auprès de mon père fonctionnaire que je les ai acquis.  Mes patrons industriels connus m’ont aidé à les approfondir. Il me paraît toujours important de rendre à chacun ce qui lui est dû. Comme beaucoup, je me considère par conséquent come un fils et un fils politique. Je l’assume parfaitement. En revanche, qui a été adoubé comme fils spirituel ? C’était à lui de le montrer, c’est normalement comme cela que ça marche, je crois. Et franchement, les « fils spirituels » au pouvoir font-ils les choses dans son esprit à lui ? Ce pays est-il gouverné en référence à l’expérience tirée de lui ? J’en doute et on pourrait dire tant mieux pour certains aspects, mais malheureusement les nouvelles méthodes ont produit plus de dysfonctionnements, plus d’inégalités, plus de crises, moins de perspectives et plus de désespoir pour les jeunes générations. De toute façon, les « fils spirituels » devraient un peu mieux considérer ses derniers mots de janvier 2009, quasi testamentaires : ʺDieu ne nous a pas donné le droit de faire du Gabon ce que nous sommes en train de faire…ʺ. Où en sont concrètement ces « fils spirituels » de ce mea culpa qui devrait constituer un repère pour la gouvernance actuelle ? Quelles résolutions concrètes, individuelles et collectives sont prises par les « fils spirituels » pour sortir le pays de cette ornière constatée il y a plus de dix ans ? Pour sortir de l’impasse actuelle ? Pour rassembler les Gabonais et améliorer leur vie et leur sort ? Car ce serait véritablement dramatique si ce coup de sifflet de rassemblement ne servait qu’à consolider un système et des avantages personnels avec lesquels leur principal inspirateur semblait lui-même vouloir prendre des distances ! 

J’ai par ailleurs appris qu’un appel était lancé afin que le pouvoir d’une part, et d’autre part l’opposition qui est pour l’élection principale, la majorité sociologique et même électorale dans notre pays, se rencontrent et se parlent. Il s’agirait d’une tentative implicite pour sortir le pays de la grave impasse dans laquelle il se trouve à la suite de la crise postélectorale de 2016. Des voix s’étaient déjà élevées dès le lendemain de l’éclatement de cette grave crise. Elles avaient été moquées voire conspuées, et voilà que l’on y reviendrait ? Evidemment, les crises politiques appellent des solutions politiques qui s’obtiennent par la discussion et par des négociations. C’est le simple bon sens, partout dans le monde. Et cependant il faut être clair : l’initiative demande du crédit et qui en a pour la prendre ? Quel est l’objet des discussions : la restauration d’un système ? La consolidation d’un système ? Le changement d’un système ? De quels intérêts s’agit-il ? Des particuliers ? Des collectifs ? De l’intérêt général ? Qu’est-ce qui fait l’objet des négociations ? Une trêve sociale pour garantir des « élections apaisées » ? Ou bien les conditions du redressement du pays ? Quelle place et quel rôle pour le vainqueur des élections de 2016 ? Quelles garanties pour l’application des décisions d’intérêt national à prendre ?  Qui est le garant et avec quel pouvoir de coercition ? Voilà quelques questions préalables tirées de l’expérience gabonaise et il y en a bien d’autres dont les réponses sont nécessaires pour se déterminer. Voilà ma position.

En 2016, vous avez soutenu la candidature de Jean Ping. Selon certaines indiscrétions, vous serez à votre tour candidat à la présidentielle de 2023. Qu’en est-il réellement ? Ce d’autant que vous êtes depuis 2017 un militant de l’Union nationale.

Depuis ma dernière interview à votre confrère Jeune Afrique, je ne crois pas avoir fait une déclaration nouvelle concernant la prochaine élection présidentielle. Et je pense avoir été clair : j’y pense. C’est un fait car, sans que ce soit une prétention vulgaire, il faut y penser, à cette élection : elle est essentielle dans notre pays. Et s’y préparer. Il me semble que nos concitoyens et encore plus les jeunes générations demandent et méritent que leur soient proposées des perspectives d’avenir, une vision de la co-construction de leur épanouissement individuel voire de la place de leur pays dans le concert des nations. Il faut y réfléchir, il faut y travailler et être déterminé à les engager. Voilà comment je vois les choses.

Vous rappelez fort justement que je suis membre de l’Union nationale, un grand parti organisé qui se prépare à reprendre ses activités avec toujours plus de détermination, conduit par une équipe dirigeante, sans doute expérimentée et adaptée aux graves défis à relever. La refondation de l’Etat de droit, afin notamment que les conditions soient enfin et définitivement réunies dans notre pays pour que l’élection essentielle soit juste véritablement démocratique. Comme il se doit, dans un Etat de droit démocratique et républicain. C’est un de ces défis qu’ensemble nous relèverons.

 

Vichanie MAMBOUNDOU                                                                                                               21/06/2021                                18:15

Article du 21 juin 2021 - 8:38pm

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