Formation de la jeunesse gabonaise à l’étranger : À qui profite cette politique rétrograde ?

Par Brandy MAMBOUNDOU / 04 juil 2022 / 0 commentaire(s)
La formation des jeunes gabonais à l’étranger est devenue un levier accélérateur de discrimination sociale.

Aboutissement d’une politique ascétique développée depuis des années, les restrictions dans l’octroi des bourses d’études à l’étranger consacrent la faillite d’un État sans imagination. Réduisant les possibilités de choix offerts aux étudiants, le gouvernement est contraint d’exporter les apprenants dans des pays moins riches que le Gabon, mais mieux structurés.

Aujourd’hui, c’était l’épilogue du baccalauréat, à l’issue des résultats du second tour proclamés dans tous les centres sur l’étendue du territoire national. Les cris de joie des bacheliers nouveaux et le soulagement des parents offrent ainsi une parenthèse ensoleillée dans les familles, avant d’affronter la dure réalité. Car, passé les agapes et le tourbillon des félicitations tous azimuts – mérités, il faut en convenir – il va rapidement, dans l’urgence même, se poser l’épineuse question de la suite à donner à la scolarité des apprenants. Et là, affleurant le malaise, l’on réalise qu’il existe des équations encore plus complexes que celles rencontrées à l’examen de fin d’enseignement général ou technique.

Quid des candidats non-retenus ?

Depuis que le système d’attribution des bourses est entré dans une inconfortable zone de turbulences, l’avenir des étudiants gabonais se dessine avec des pointillés indéchiffrables. Personne ne saisit la logique qui préside à l’Agence nationale des bourses du Gabon (ANBG), dont le fonctionnement angoisse plus qu’il ne rassure. Entre retards de paiement des bourses d’études et disparités de traitement entre étudiants locaux et expatriés, on constate que les allocations d’études ne jouent pas toujours leur rôle : former et soutenir les élèves et les étudiants en leur octroyant des moyens matériels et financiers. Rien à voir avec un organisme d’assistance sociale ou de charité catholique. 

Un communiqué daté du 17 juin passé, signé du directeur général de l’ANBG, Sandra Flore Mambari Pinze épouse Abessolo, illustre avec clarté la gestion quelque peu rétrograde qui y prévaut. Suite à la signature d’une convention de partenariat avec l’Université du Rwanda, l’ANBG a décidé qu’à « compter de l’année académique 2022-2023, les bourses d’études ne seront attribuées que pour cette université dans le cadre d’un "programme spécial de formation", suivant les domaines prioritaires de l’État ». Avant de préciser que ledit programme « fera l’objet d’un appel à candidature ». 

Pas besoin de sortir de la CIA pour lire entre les lignes cette prose discriminatoire. Avec l’acuité tranchante d’un couperet, Sandra Flore Mambari Pinze vient de mettre fin aux rêves de beaucoup de jeunes Gabonais de poursuivre leurs études à l’étranger, notamment au Rwanda qui est devenu une destination courtisée depuis quelques années. Pourquoi, parmi les nombreux établissements de qualité reconnus dans le pays de Paul  Kagamé, restreindre le choix à un seul établissement supérieur public ? Et, plus inique encore, pourquoi réduire davantage les chances des étudiants en procédant à un appel à candidature ? Que deviendront les candidats non retenus « désireux de poursuivre leurs études supérieures au Rwanda » ou ailleurs ?

Nouvelles ficelles pour exclure les postulants

Cet épisode, qui jusqu’ici n’a pas donné lieu à des réactions, est à verser dans le lourd dossier de désengagement de l’État gabonais vis-à-vis de la jeunesse. Même s’il continue de tenir des discours officiels volontaristes, le gouvernement n’en mène pas moins une politique nationale en matière de bourses d’études sujette à caution. De Jean-François Thardin à Étienne Massard jusqu’à l’actuel directeur général, on note la même tendance à délaisser les étudiants, voire à les décourager, en multipliant les obstacles pour les obtenir. Soutenir la formation à l’étranger était naguère un engagement noble de nos dirigeants, il est aujourd’hui devenu un levier accélérateur de discrimination sociale, et un alibi pour se faire de l’argent sur le dos des ayant-droit.

Comme avec ce qui se passe du côté de la Cnss et la pension des retraités, il semble qu’on ait oublié que la bourse est un droit que le gouvernement lui-même reconnaît. Il est consacré par le décret 404/PR/MENESTFPRSCJS du 26 septembre 2012 en son article 7 : « Le droit à la bourse concerne les élèves de l’enseignement secondaire et les stagiaires des centres de formation professionnelle, ainsi que les étudiants de l’enseignement supérieur de nationalité gabonaise ». Dans les faits, les bénéfices liés à ce droit se racornissent à mesure que l’ANGB invente de nouvelles ficelles pour en exclure les potentiels postulants, par la mise en place d’un système sélectif qui ne tient pas compte de la réalité sociale du Gabon. 

Comme un fumet de duplicité

Ainsi, l’État agit comme s’il ne pouvait plus soutenir la masse de bacheliers issus chaque année des établissements secondaires. Déjà que depuis six ans les bourses des collégiens et lycéens ne sont plus payées – sans abrogation officielle du décret de 2012 ! – les allocations d’études pour l’étranger, dans leur gestion abracadabrantesque, mettent à nue ce que Serge Loungou appelle « l’évolution rétrograde de [notre] système éducatif ». Dans une tribune libre à L’Union en juillet 2021, « L’expatriation précoce des étudiants et ses risques pour le Gabon », ce Maître de conférences en géopolitique à l’UOB dénonçait les dangers liés à l’immigration de nos étudiants. Craignant une « dépendance à l’égard d’autres peuples africains » il était revenu sur le phénomène des « hordes de rabatteurs, nationaux comme expatriés, travaillant pour le compte de structures universitaires privées » à l’étranger, chargés d’appâter les futurs étudiants.

En apparence, on pourrait penser que l’ANBG s’inscrit dans cette prudence, surtout au vu d’un autre communiqué publié le même 17 juin 2022. Le directeur général mettait en garde parents et étudiants contre de potentielles entourloupes de « personnes physiques ou morales se [proposant] d’assurer l’accompagnement des apprenants dans les procédures d’inscription, au sein des établissements supérieurs à l’étranger ». Que faire, sinon applaudir ? Oui, mais il s’exhale comme un fumet de duplicité. Pourquoi ne pas avoir dressé la liste des organismes qui pullulent et polluent l’espace public en faisant miroiter aux apprenants des paradis d’études illusoires ? Et pourquoi, comme cela se faisait auparavant, l’ANBG ne procède-t-elle pas à une cartographie des établissements éligibles à l’étranger ?

L’exemple de la convention signée avec l’Université du Rwanda – effet Commonwealth ? – laisse le sentiment d’une collusion, voire d’une opportunité de business qui ne dit pas son nom. Peut-être cédons-nous à la surinterprétation et crions au loup imaginaire. Cependant, la coïncidence des deux communiqués le même jour n’est pas anodine, comme si l’ANBG ne voulait pas faire un lien entre la prolifération des établissements étrangers faisant du lobbying et la décision d’octroyer exclusivement la bourse à un unique organisme. On peut même aller plus loin, et étendre le raisonnement au Maroc, au Sénégal, à la Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Ghana, etc. qui continuent de recevoir les étudiants gabonais sans exclusive.

Penser à des alternatives

Sans chercher la petite bête, il reste que le secteur éducatif constitue un des domaines de souveraineté d’une nation appelée à rivaliser avec les autres. C’est la raison pour laquelle son contrôle et sa gestion se doivent d’intégrer des mécanismes de rationalité, en préservant l’exigence d’équité nécessaire et le souci des besoins réels dans la formation de la jeunesse. La question qui doit être posée en l’espèce n’est pas tant de savoir s’il faut ou non continuer de financer les études à l’étranger, que d’évaluer les profits intellectuels, matériels et budgétaires d’une telle politique. Et une telle introspection devrait préluder à l’examen des alternatives que le gouvernement pourrait développer sur le plan local.

Car, si l’on considère que les allocations d’études, notamment aux étudiants expatriés, coûtent près de 72 milliards de Cfa par an à l’État, ne serait-il pas plus utile de réformer notre système d’enseignement supérieur, dans sa superstructure et ses infrastructures, comme l’a fait le Cameroun voisin où nous envoyons nos enfants ? Pourquoi « les domaines prioritaires de l’État » nécessiteraient-ils toujours « d’exporter » nos étudiants dans des pays moins riches que nous, et devenus même indépendants avant nous ? Il y a quelque chose qui n’a pas marché ou fonctionne mal, et continue de dévier des rouages grippés.

Virginie Lamiral

 

Article du 4 juillet 2022 - 10:48am

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