Hommage de François Ondo Edou à Jean-Marc Ekoh

Par Brandy MAMBOUNDOU / 10 jan 2022 / 0 commentaire(s)

Mui Ekoh,  quel rude Devoir que de prendre la parole en cette circonstance particulièrement douloureuse et en ces lieux chargés de symboles !
J'ai choisi, par Devoir, de faire quelques témoignages sur la vie que tu as menée pendant près d'un siècle. Choisir de parler de quelques éléments de la vie d'un Homme d'Etat, ayant vécu une vie aussi longue, aussi intense, active et ponctuée d'autant de faits, relève de l'exploit et du talent que ma modeste personne ne peut réaliser à la perfection. De manière subjective, je ne retiendrai que les faits qui ont véritablement capté mon attention. Je vais donc évoquer, pour faire simple, quelques souvenirs communs à nous deux, car à plusieurs reprises, nos Destins se sont croisés.
Croisement des Destins d'abord par nos origines familiales.
Oui, Mui Ekoh, comme je t'appelais, tu es mon oncle, parce que tu es Essabeigne. Tu es même mon arrière grand oncle maternel. Issu du village ABEM,  tu appartiens à la famille de mon arrière grand-mère, MENGUE M'EKOGA,  fille d'EKOGA ZUE EDOU, ce grand homme au teint roux, plus connu sous le nom de MEKOGA. C'est ce même lien de sang que j'avais avec les défunts Daniel NDO EDOU, vaillant lieutenant, lâchement tué par les troupes françaises pendant le coup d'État de 1964, Benoît ESSÊNÊ MENYE Mui ENGOUANG OBIANG, appelé ENGOUANG MONE MBOT, Mui NDONG OBIANG...
Mais inversement, parce que tu étais Mone Ngoane Essandone, j'étais, moi aussi, ton oncle maternel. Malgré le grand écart d'âge qu'il y a entre toi et moi, tu savais respecter mon statut d'oncle maternel et je t'en sais gré !
Croisement des Destins par l'Education que nous ont donnée nos parents et les missionnaires, protestants pour toi, et catholiques pour moi. Tous mettaient l'accent sur la DIGNITÉ que doit observer un Homme, en toute circonstance et en tous lieux.
Le goût de l'Excellence et surtout la force de ne pas renoncer à ce que l'on estime BEAU, BIEN, VRAI et JUSTE. Tous ceux qui t'ont connu savent que tu n'as jamais emprunté les voies de la facilité, mais plutôt celles qui sont parsemées d'embûches et qui conduisent inéluctablement à la VERTU.
Croisement des Destins aussi par la politique, ta passion depuis ton jeune âge. Pour toi, tu as toujours refusé la politique qui a pour règle l'opportunisme, le suivisme aveugle, l'enrichissement à tout va. Pour toi, la politique consiste à travailler à améliorer le cadre de vie et le sort des citoyens. Pour toi, faire la politique c'est avoir une vision de progrès et de développement pour son pays. Tu l'as bien prouvé en décembre 1957 quand éclate la crise au sein du premier Conseil de gouvernement du Gabon formé après les élections pour le renouvellement de l'Assemblée Territoriale du 31 mars 1957. Yves EVOUNA et toi refusez de rallier le BDG de Léon MBA comme le font Jean Stanislas MIGOLET et Eugène AMOGHO. 
Tout cela t'a valu bien des déconvenues avec le pouvoir établi : 3 longs séjours dans les prisons du Gabon. Un séjour à Dom Les Bams après le coup d'État de 1964 et 2 longs séjours à la prison centrale de Gros Bouquet.
Croisement des Destins dans les geôles de la "Rénovation rénovée" d'Omar Bongo. Malgré les conditions de détention particulièrement difficiles, les humiliations, les  accusations infondées, tu es toujours resté cet Homme de principe que le peuple du changement admire avec respect.
J'ai encore en tête les paroles que tu adressais le 12 avril 1982  aux 4 de tes oncles maternels que nous étions au quartier Annexe 2 de la prison centrale de Libreville:
   - Mui ONDO EDOU, me disais-tu, sais-tu ce qu'on appelle "mouton", ici en prison ?
   - Non ! Répondis-je, convaincu qu'il ne peut s'agir du bélier connu de tout le monde.
Alors, tu repris la parole en ces termes :
   - Ici à la prison, lorsque le pouvoir établi garde en détention des opposants, il s'arrange toujours à introduire dans le groupe, un ou plusieurs vrais faux prisonniers dont la mission est de lui fournir des renseignements sur ce que disent les détenus. C'est ce genre d'individus qu'on appelle "mouton". Alors, mes chers oncles Essandone, je ne souhaiterais pas que l'un de vous autres, MBA NGUEMA, NDEMEZO'OBIANG, SIMA MESSA ou toi même soit le Juda du Morena.
Pourtant, malgré cet avertissement, un de mes 3 frères Essandone se permit encore de te demander de nous faire un exposé sur le mode de fonctionnement de l'opposition gabonaise de 1948 à 1964. Nous avions tous compris que c'était à dessein.
En homme sage, Jean- Marc, tu  eus cette réponse :
    - Mon cher oncle, nous ne pouvons parler de cette question ici à la prison. Si tu tiens vraiment à ce débat, viens me voir à mon domicile de Baraka, 6 mois, jour pour jour, après notre sortie de prison. Isabelle, ta mère pourra à l'occasion, nous préparer des feuilles de manioc. 40 ans après, le frère Essandone, encore en vie, n'a jamais honoré ce rendez-vous...
Mui Ekoh, Echos du Gabon, allais-je dire, merci pour tous les enseignements de la vie que tu m'as donnés !
Merci d'avoir toujours été un modèle pour moi depuis 1957 !
Merci d'avoir refusé toute forme de ralliement aux pouvoirs auxquels tu t'opposais !
Merci d'avoir résisté à l'acharnement politique, judiciaire et même économique porté contre toi !
Merci d'avoir oeuvré, toute ta vie durant, au triomphe de l'Excellence, de la Liberté et de la Justice ! La Nature et Dieu t'en sauront gré !
Merci d'avoir inscrit ton nom en lettres d'or dans l'Histoire de notre pays, le Gabon ! 
Homme d'État, tu n'as malheureusement pas pu voir de tes yeux l'alternance politique que tu as souhaitée de ton vivant. Maintenant que tu t'es détaché de l'enveloppe humaine, regarde devant toi avec tes yeux multidimensionnels de l'âme, et vois le film qui se déroule devant toi. Il te montre simultanément  ce qui s'est passé il y a longtemps, très longtemps. Il te montre ce qui se passe ici et maintenant. Il te montre ce qui se passera dans quelques jours, dans quelques mois, dans quelques années, parce que tu n'es plus astreint aux limites du temps et de l'espace qui sont des notions purement physiques !

Adieu Mui Ekoh ! 
Adieu Échos du Gabon ! 

Article du 10 janvier 2022 - 3:30am

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