Jean-Rémy Yama : « Le jour que Dieu aura choisi, on verra enfin la lumière venir chasser les ténèbres qui recouvrent notre pays

Par Nicolas NDONG ESSONO / 15 fév 2022 / 0 commentaire(s)
Jean-Rémy Yama

Ainsi parle le président de Dynamique unitaire. En début de week-end dernier, le monde syndical était en émoi après l’arrestation musclée et arbitraire de cinq délégués syndicaux de la Sogatra. Il a même été question d’enlèvement. Pour savoir ce qui s’est réellement passé, nous nous sommes rapprochés du leader de Dynamique unitaire, cette grande intersyndicale. Lecture !

 

Gabonclic.info : Bonjour M. Jean-Rémy Yama. Vendredi 11 février dernier, Dynamique Unitaire par votre voix a lancé une alerte suite à « l’enlèvement » selon votre propre terme, de 5 leaders syndicaux de la Société Gabonaise de Transport (SOGATRA). Qu’en est-il aujourd’hui ?

Jean-Rémy Yama : Bonjour, il s’agissait effectivement d’un enlèvement, et vous êtes sans ignorer que cette pratique se banalise dans notre pays. Cet acte ignoble et de surcroît sortant de tout cadre légal, est généralement perpétré par des agents des officines de l’Etat, détentrices de la violence légale et légitime mais dont les missions sont dévoyées. Et ce qui est arrivé à nos camarades cueillis vendredi 11 février dernier à la SOGATRA, l’illustre malheureusement. En effet, lorsque des individus issus de la Direction Générale des Contre ingérences et de la Sécurité Militaire (B2) vous forcent de monter dans des véhicules sans aucun mandat d’arrêt signé du Procureur de la République, et vous conduisent manu militari dans leurs locaux sans enregistrer vos noms dans la main courante, il est indiscutable qu’ils ont emprunté des portes dérobées pour ne laisser aucune trace. Il s’agit d’un enlèvement, d’un kidnapping. La confirmation de l’implication du B2 dans cette barbouzerie apparaît encore, de manière évidente, quand les 4 leaders relâchés affirment qu’ils étaient bel et bien détenus au sein du B2. Alors que quelques heures avant, Dynamique Unitaire s’y était rendue et les agents trouvés sur place disaient que ces syndicalistes n’y étaient pas ; l’absence de leurs noms dans le cahier d’enregistrement des personnes interpellées appuyant leurs propos.

.

 

Pourquoi avoir libéré 4 et gardé 1. Finalement que leur reproche-t-on ?

Ce sont des manœuvres d’intimidation et de déstabilisation des leaders syndicaux. Celui qui n’a pas été relâché et par le même fait est encore gardé à vue, est le porte-parole de la coalition des 5 syndicats, sous prétexte fallacieux de nécessité d’enquête. Il s’agit de Cyrille Gaston Ndoudi Ledoumou, Secrétaire général du SYNAATEC. Les commanditaires de cette manœuvre d’intimidation et leurs exécutants le considèrent comme le leader de la coalition syndicale, et l’objectif du régime qui gouverne notre pays est de frapper les leaders syndicaux pour faire taire la revendication et la contestation.

Les 4 syndicalistes libérés ont refusé de sortir de la garde à vue par solidarité avec leur camarade Cyrille Gaston Ndoudi Ledoumou. Les agents du B2 se sont catégoriquement opposés à cet acte de solidarité, et leur ont demandé de repasser lundi 14 février à 8 heures puisqu’ils sont de nouveau convoqués. Le plus ahurissant est que le B2 demande aux leaders relâchés d’apporter les procès-verbaux des AG de la coalition syndicale, y compris les audios et vidéos, pour asseoir l’accusation. C’est vraiment le monde à l’envers, au lieu que ça soit le plaignant, c’est-à-dire le Directeur Général de la SOGATRA, qui prouve par des documents, audios et vidéos les motifs de sa plainte, c’est aux accusés qu’on demande de prouver qu’ils n’ont pas insulté, qu’ils n’ont pas diffamé le plaignant. En effet, vous comprenez que le déclenchement de cette affaire ubuesque découle de la plainte du Directeur Général de la SOGATRA, c’est-à-dire le partenaire des syndicats dans le dialogue social au sein de l’entreprise, pour propos mensongers, injurieux et diffamatoires tenus par ces leaders au cours des AG de la coalition, et détournement des primes COVID-19.

A vous écouter, la plainte du DG de la SOGATRA contre les syndicalistes ne repose sur rien.

C’est le cas, car cette plainte relève de l’intimidation purement et simplement comme je vous l’ai dit précédemment. Mes propos sont factuels. En réalité, tout remonte au 6 février dernier, quand les 7 syndicats de la SOGATRA (SYNAATEC, SYNATRAT, SYNTRASOG, SYATRAT, SYCOTEC, SYPROTRAT et SYNAS) sont rentrés en grève illimitée, pour revendiquer les arriérés des salaires et des primes COVID-19 qui s’élèvent à 11 mois d’une part ; et les régularisations des cotisations CNSS et CNAMGS non reversées depuis 2005, d’un montant de plus de 20 milliards francs CFA de dette, d’autre part.

Au cours d’une rencontre entre le Ministre des Transports, Constant Paillât, le Directeur Général, le Président du Conseil d’Administration (PCA) et les leaders des 7 syndicats de la SOGATRA, le jeudi 27 janvier dernier, deux faits marquants ont interpellé lesdits leaders. Le premier se rapporte à la situation financière de la SOGATRA. Le Ministre affirmera aux leaders syndicaux qu’à propos des arriérés de salaire, « Pour les 07 mois datant de 2018 et 2019, l’Etat reconnaît vous devoir, car vous n’êtes jamais rentrés en possession de cet argent, malgré le fait que l’Etat les avait déjà payés. Quant aux trois (3) mois de 2022, une rallonge budgétaire de 760 millions de francs CFA, correspondant aux mois d’octobre et novembre 2022, vous a été accordée. En ce qui concerne le mois de décembre, votre Directeur Général et moi, sommes en train de nous battre pour qu’il vous soit payé d’ici là ». Concernant les impayés de primes COVID-19, il poursuivra : « il y a quelques jours (hier), devant votre Directeur Général et votre Agent Comptable (AC), nous étions en réunions avec les agents de la Comptabilité Publique et du Budget, ces derniers ont affirmé qu’ils vous ont déjà payé toutes les primes COVID-19 de la SOGATRA, soit près de 2,25 milliards de francs CFA. Par conséquent, ils ne vous doivent plus ».

Suite à ces propos, le Directeur Général dira qu’il ne reconnaît pas avoir perçu la totalité de l’argent, mais juste la moitié, un peu plus d’un milliard de francs CFA. Surpris, le Ministre réagit : « mais comment-çà ? ! Au cours de la réunion avec les agents du Trésor Public, ni toi, ni ton Agent Comptable, personne n’a rien dit. Aujourd’hui en leur absence, maintenant tu contredis. Il faut tirer cela au clair avec eux ». Alors, pourquoi le Directeur Général de la SOGATRA porte plainte aux syndicalistes pour détournement des primes COVID-19 ? Il y a en plus des témoins qui étaient à cette rencontre. Que le B2 fasse donc son travail, au risque de confirmer à nouveau la réputation sulfureuse qui lui colle à la peau !

Le second fait sonne le glas de la SOGATRA, à partir des propos du même Ministre : « Les actionnaires ont décidé de la liquidation de la SOGATRA, car elle accuse des pertes énormes et des lourdes charges, auxquelles ils ne peuvent plus faire face. Ce dossier est sur la table du Chef de l’Etat, pour l’entériner. Le Liquidateur est déjà même trouvé. Donc, cette liquidation est sous réserve de l’accord du président de la République ». Qui sont les actionnaires de la SOGATRA ? Peux-tu mettre à la disposition du public et des syndicats les rapports d’audit de cette entreprise ? Les travailleurs ont le droit de se faire leur opinion sur la gestion de l’entreprise. Sur ce, au sortir de la rencontre, le Directeur Général, le PCA et les 7 leaders syndicaux, d’un commun accord, ont jugé utile que le Directeur Général lui-même, en tant que garant de la société, communique avec le personnel. Celui-ci prendra l’engagement de le faire au plus tard le lundi 31 janvier dernier. Malheureusement, à la grande surprise, il n’a pas tenu parole. C’est alors que le collectif composé de 5 syndicats (SYNATRAT, SYNTRASOG, SYNAATEC, SYPROTRAT et SYNAS), a tenu une AG le 2 février dernier, afin de faire le compte rendu au personnel de la SOGATRA qui s’impatientait. Est-ce un délit ou un crime de restituer fidèlement le contenu d’une telle réunion à la base ? En réaction, le vendredi 11 février dernier, vers 12 heures, les leaders des 5 syndicats coalisés sont arrêtés par les agents du B2, sur la base de la plainte du Directeur Général. Dynamique Unitaire compte s’investir pleinement dans cette affaire, d’autant que le SYPROTRAT est un de ses syndicats affiliés.

Ne croyez-vous pas que ces faits posent la problématique de la gouvernance publique ?

Par votre question, je voudrais interpeller l’exécutif à travers des nominations fantaisistes auxquelles il procède et qui relèvent plus de la promotion de la médiocrité qu’autre chose. Cette vision de la gouvernance publique déteint de fait sur la qualité du dialogue social, car c’est le règne de l’incurie. L’Exécutif fait-il comprendre aux managers qu’ils nomment que face à un ouvrier délégué syndical, quel que soit son niveau d’études, il n’existe aucun lien hiérarchique entre eux ? Le manager d’une entreprise ou d’une administration, ou même le ministre, et le délégué syndical sont égaux : ce sont des partenaires. Autant le délégué syndical doit du respect au manager, autant le manager doit du respect au délégué syndical. Dans le cas du Directeur Général de la SOGATRA, y a-t-il quelqu’un au-dessus pour lui dire que les problèmes entre partenaires sociaux ne se règlent pas nécessairement à la justice ? Vous avez le Ministre des transports et même le Premier ministre qui peuvent ramener les uns et les autres à l’ordre en cas de dérapage. Si l’éléphant qui reçoit chaque jour sur son dos des feuilles, branches d’arbres et autres provoqués par les singes devait se plaindre tout le temps chez le Roi des animaux, qu’en serait-il ? Je voudrais enfin interpeller le Procureur de la République afin qu’il mette fin aux abus des officiers de police judiciaire (OPJ) à l’encontre des syndicalistes. Nous savons que le Gabon n’est pas un pays de droit et que nous avons une justice aux ordres, mais faisons au moins semblant. Le Procureur de la République est le maître des poursuites. C’est lui, le patron de tous les OPJ. Dans le cadre d’une action au pénal, les OPJ ne reçoivent de directives que du Procureur de la République, pas d’un commandant en chef ou d’un ministre de la défense ou de l’intérieur. Pour une plainte en diffamation qui relève plus du flagrant délit, est-ce qu’il est nécessaire de venir de façon spectaculaire arrêter des leaders syndicaux sans mandat, alors qu’il suffisait de déposer une convocation ? Monsieur le Procureur, à l’instar des autres pays, les leaders syndicaux sont protégés. Au Gabon, nos actions sont encadrées et protégées par des textes de loi et des conventions de l’OIT que le Gabon a ratifiées. Le syndicaliste est un justiciable comme tous les citoyens. Celui qui rend la justice c’est le juge au nom du peuple. Les OPJ et le Procureur sont là pour les enquêtes afin d’assoir l’accusation sur la base d’une présomption de culpabilité. C’est pourquoi on appelle aussi le Procureur l’accusateur. La protection que nous demandons, c’est pendant la procédure d’enquête où la garde à vue ne se justifie pas, et encore moins la détention préventive. Il est vrai que dans la logique du pouvoir en place qui consiste à intimider, menacer et affaiblir les syndicalistes, il s’appuiera toujours sur l’Accusation (OPJ + Procureur). Je prêche alors dans le vide.

Quel est votre mot de fin

Je voudrais lancer un appel aux leaders syndicaux qui ont décidé de défendre les intérêts des travailleurs, la justice sociale dans la dignité et le refus de l’achat des consciences, à rester fermes face aux intimidations, aux arrestations et autres pratiques dégradantes. Ne baissons pas les bras, sinon ce sera un éternel recommencement. Je vous invite à la résistance. C’est par notre détermination et nos convictions, qu’un jour, le Jour que DIEU aura choisi, on verra enfin la lumière venir chasser les ténèbres qui recouvrent notre pays. Je vous remercie.

 

Propos recueillis par Dess Bombe

Article du 15 février 2022 - 9:41am

Nombre de Commentaires (0)

Faites un commentaire !