Jocelyn Louis N'Goma : « Le plus gros problème de la Cnss, comme d'ailleurs pour plusieurs Organismes de Protection Sociale africains, réside dans la relation qu'elle entretient avec l'État »

Par Brandy MAMBOUNDOU / 27 oct 2021 / 0 commentaire(s)
Jocelyn Louis N'Goma.

Entre retards des paiements des pensions de retraite, la publication des salaires mirobolants de ses agents…cet organisme, sous l’ère Patrick Ossi Okori, autrefois vendeur à palabres des véhicules dans le Haut-Ogooué et Dg devenu, inquiète tout le monde ou presque. Aussi, dans l’interview ci-après, l’expert en assistance en Relations de travail et président du Syna-Cnss propose « une réforme en profondeur » de la Cnss pour un avenir assuré pour tous et pour tous les retraités. Lecture !

Gabonclic.info : Depuis quelque temps, plus que par le passé, un climat délétère règne à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) avec, entre autres, la publication sur les réseaux sociaux, d'une liste des salaires des cadres et dirigeants de cet organisme.

Jocelyn Louis N'Goma : Je tiens tout d’abord à vous remercier pour l’intérêt que vous portez à notre syndicat, à travers ma personne. D’entrée, si parmi les noms listés certains suscitent controverse et indignation, il n'en demeure pas moins qu'il y a également des compatriotes dont les rémunérations sont la conséquence d'une carrière bien méritée. C'est dans ce contexte tumultueux, qui reflète le malaise grandissant à la Cnss, que j'exprime ma colère et mon indignation d'une part, sur la violation de la vie privée d'autrui et l'éthique du secret professionnel, et d'autre part, sur l'impact d'un tel dérapage dans la conscience collective en général, et en particulier sur les assurés sociaux, notamment les pauvres retraités.

Si la crise multiforme que traversait notre pays avant la pandémie de la Covid-19 éprouvait déjà durement l'équilibre des ratios prudentiels de la Cnss, la crise sanitaire qui est venue accélérer le processus de détérioration du tissu économique, a entraîné le chômage technique, les licenciements et la fermeture de plusieurs entreprises. Une situation qui a un impact direct sur la ressource principale de financement des prestations techniques, notamment par la baisse considérable des cotisations sociales. D'autre part, l'augmentation du nombre de départs à la retraite, associé à la paupérisation, qui augmente la charge des prestations sociales à payer, aggrave, selon le phénomène d'une onde de choc, le déséquilibre des ratios financiers de la Cnss. De manière générale, cette crise a pour conséquence des tensions de trésorerie dans tous les secteurs d'activité, particulièrement plus accentuées dans les organismes de protection sociale, dont la ressource principale est la cotisation sociale.

Quid de la publication…

S'agissant de la publication des salaires des cadres et dirigeants de la Cnss, inacceptable en soi, elle semble distraire des véritables problématiques, et le caractère anonyme de cette liste ajoute aux multiples interrogations quant à l'authenticité du document. S'il est avéré, effectivement, que ce document est authentique, comment se retrouve-t-il sur la place publique, et à qui profite le « crime » ? S'il est malsain et hors-la-loi de publier des données à caractère personnel, notamment les salaires d'autrui, celles-ci relèvent du domaine privé et des données à caractère personnel, régies par les dispositions de la loi n° 001/2011, en République gabonaise en son

article 3, qui dispose que :  Les technologies de l’information et de la communication doivent être au service de chaque citoyen. Leur développement doit s'opérer dans le cadre de la coopération internationale, dans la limite des accords en vigueur. Elles ne doivent porter atteinte, ni à l'identité humaine, ni aux droits de l'homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques, il n'en demeure pas qu'il est vital, enfin, que l'ensemble des partenaires sociaux, notamment le gouvernement, les employeurs et employés, s'accordent pour une prise de conscience collective, considérant que la protection sociale est la dernière digue avant l'effondrement de notre système de protection social.

Par conséquent, Il convient d'identifier formellement les auteurs de cet acte odieux, afin qu'ils en paient le prix fort, au regard de la gravité du délit, pour décourager ces pratiques nauséabondes. Cependant, il est également nécessaire de répondre aux questions suivantes : quelle politique des ressources humaines la Cnss pratique-t-elle ? Les salaires publiés sont-ils réellement mirobolants, considérant leurs critères de fixation, et comparés à ceux des autres OPS ? Quelle est la part réelle des charges globales d'exploitation, sur le déséquilibre des ratios prudentiels ?

Il faut le reconnaître, on parle de ces maux presque chaque année. Vous dites être un Expert en assistance en Relations de travail et leader syndical. Dans ce cas, que proposez-vous pour sortir définitivement de cette « impasse » ?

Depuis 2014, au regard de l'objet à but non lucratif de l'activité de la Cnss, la lutte du Syna-Cnss est fondée sur l'équilibre des ratios prudentiels. En privilégiant le dialogue social, avec pour actions prioritaires, la protection de l'outil de travail et la défense des intérêts matériels et moraux des salariés. Partisane d'une telle approche, notre organisation syndicale n'a cessé d'interpeller les différents partenaires sociaux, notamment les différentes directions générales qui se sont succédé à la Cnss, et les leaders syndicaux des organisations professionnelles des travailleurs, des secteurs privé et parapublic, sur la nécessité de se pencher sérieusement sur la question de la pérennité de notre régime de sécurité sociale.

Ce fut d'ailleurs le cas, pour la réforme de la Cnamgs, qui avait abouti à un ensemble de recommandations, notamment sur la gouvernance, la révision du taux de cotisation à 2%, au lieu de 2,5%, tel que prévoyait l'ordonnance nº0022/PR/2007 instituant un Régime Obligatoire d'Assurance maladie, en République gabonaise, des sources alternatives de financement, la mutualisation des moyens, la mutualisation de la carte d'assuré, l'amélioration du panier de soins, etc.

Malheureusement dans notre pays, c'est lorsque la maladie nous accable que l'on commence à chercher la route de l'hôpital. Un syndicalisme responsable, par l'éveil de la conscience des travailleurs sur les vrais problématiques de la sécurité sociale au Gabon, notamment au moyen de l'éducation ouvrière, et par la lutte contre la fraude et les mauvaises pratiques, a toujours été la philosophie du Syndicat national des agents de la Caisse nationale de sécurité sociale (Syna-Cnss). En effet, si le rôle d'un syndicat est la défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs, les prestations techniques étant des intérêts des travailleurs, les défendre fait partie

des missions du syndicat. Une posture qui nous vaut bien des inimitiés, les mauvaises pratiques tendant à devenir une norme, et leurs pratiquants, très nombreux dans l'entreprise, considèrent à tort, que nous trahissons notre devoir de défense des intérêts des travailleurs, en dénonçant ces dérapages, un facteur également non négligeable, qui contribue à pourrir la situation, que tous nous nous accordons enfin à reconnaître. Avions-nous eu tort d'avoir raison trop tôt ? L'histoire nous édifiera.

La Cnss traverse une tempête qui risque d’avoir des conséquences fâcheuses. Doit-on garder les choses en l’état ou bien amorcer les réformes ?

Dans son rôle de force de proposition, le Syna-Cnss saisit cette opportunité pour attirer, une fois encore, l'attention des partenaires sociaux sur la nécessité d'une réforme en profondeur, de notre régime général de sécurité sociale, en proposant quelques pistes de solution à court terme, considérant les effets de la crise. La ressource principale étant directement impactée par les effets de la crise multiforme qui s'impose à tous, il faut exploiter et capitaliser les autres sources de financement, prévues par le code de sécurité sociale, dans l'organisation financière. Notamment :

1- Dans le cadre des pénalités liées au retard du paiement des cotisations, il faut définir des indicateurs de contrôle de l'évasion, l’erreur et la fraude sociale, en mettant en place une véritable politique de lutte contre la fraude.

2- Dans le cadre des produits des placements financiers, capitaliser la valorisation de l'immense patrimoine de la Cnss, par une politique mesurée de nantissement (la garantie en nature qu'un débiteur remet à son créancier), pour permettre de lever d'énormes fonds sur les marchés financiers. Une politique qui nous permettre également de renforcer nos réserves de sécurité. Pour conclure, la problématique à la caisse nationale de sécurité sociale, sur le plan global, est d'ordre structurel. Elle relève de préoccupations liées à la gouvernance, l'organisation juridique et administrative. Sa survie à long terme dépend de sa remise en cause. Il n'existe pas d'autre solution.

Jocelyn Louis N'Goma, à vous le clavier pour clore cet entretien !

En conséquence de ce qui précède, je pourrais souligner que la survie de la Cnss repose sur la remise en cause de sa structure actuelle, laquelle ne répond plus aux attentes des usagers et des salariés. Il convient d'indiquer que l'organisation actuelle ne tient pas compte de nombreuses mutations intervenues depuis sa création. D'autre part, notre code de sécurité sociale dispose clairement que, la Cnss "est un organisme privé, chargé de la gestion d'un service public". Nous pensons que le plus gros problème de la Cnss, comme d'ailleurs pour plusieurs Organismes de Protection Sociale africains, réside dans la relation qu'elle entretient avec l'État. S'affranchir de ce type de relation avec un cadre réglementaire approprié, associé à une bonne gouvernance et l'optimisation des ressources (financières et humaines), permettrait à la Cnss d'être plus efficace dans son rôle d'instrument de politique sociale.

Au regard du caractère très sensible de la protection sociale dans tous les États de droit, elle est  

considérée comme la dernière digue avant toute fracture sociale. Il est donc temps de s'y pencher sérieusement afin d'éviter le pire. L'heure n'est donc plus à la désignation de boucs émissaires, mais plutôt aux actions prospectives fortes, et à chacun d'en tirer toutes les conséquences. C'est pourquoi, le syndicat national des agents de la caisse nationale de sécurité sociale est convaincu que le dialogue social reste l'unique solution efficace, pour garantir sa stabilité. Je vous remercie.

 

 

Propos recueillis par Vichanie MAMBOUNDOU

Article du 27 octobre 2021 - 3:35am

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