La parole d’État en otage au Gabon : Quand l’arrogance tue la communication officielle

Par Brandy MAMBOUNDOU / 25 juil 2022 / 0 commentaire(s)
Porte parole et diablement méprisants, arrogants et suffisants.

Vertical ou horizontal, l’échange d’information entre gouvernés et gouvernants s’est brouillé ces dix dernières années. Au gouvernement comme à la présidence de la République, l’impact de la parole autorisée manque fréquemment sa cible, du fait de porte-parole davantage absorbés par le vedettariat que par la persuasion de l’opinion publique. Décryptage.

Dans le gouvernement des hommes, le discours a une importance capitale : il tient lieu de lubrifiant pour la cohésion d’une communauté vivante. En politique, par conséquent, tout est langage. À condition de ne pas prendre les vessies pour les lanternes, ne pas confondre communication et propagande, information et verbiage, persuasion et manipulation. Avec un fort accent de cacophonie, sinon d’amateurisme, ceux qui portent la parole pour le compte des plus hautes autorités gabonaises l’ont considérablement déconsidérée.

Le temps de l’outrecuidance et de l’outrance

La toute dernière sortie médiatique d’Alain Claude Bilie-By-Nze donne un aperçu du gouffre au fond duquel patauge désormais la parole publique depuis que le Gabon est sorti de l’ère Omar Bongo Ondimba. Une époque où l’estime de soi se reflétait avant tout dans le respect d’un certain décorum conféré au discours, méticuleusement soupesé, manié avec le constant souci de promouvoir l’image des pouvoirs publics. Une époque où Robert Orango Berre ou Jean-François Ntoutoume Émane incarnaient, par la magie flamboyante de leur verbe, le devoir de responsabilité des dirigeants. Ils étaient rassurants et dégageaient ce que tout peuple attend des dirigeants : la dignité. Ça, c’était avant, avant, avant…

Aujourd’hui, nous sommes (malheureusement) dorénavant entrés dans le temps de l’outrecuidance, de l’outrance et de l’outrage ! A-t-on souvenir d’un ministre d’État en fonction, pilier d’un régime en place, porte-parole d’un gouvernement en exercice, qui se soit à ce point assoupi dans la fumée de l’autocélébration et le mépris des autres ? Certes, le ministre de l’Énergie avait le droit de répondre à la presse après avoir été pris à partie par des activistes à Bruxelles. Pour autant, alors que le gouvernement était mis en cause, fallait-il prendre ces attaques à titre personnel ? Faire étalage de son amour-propre (prétendument) blessé aux yeux du monde ? Et pourquoi déclarer son mépris – aux mandataires de son propre camp – quand le silence aurait constitué la meilleure réponse ?

Assurément, dans la galaxie émergente la fonction de porte-parole gagnerait à être explicitée dans sa définition, son fonctionnement et ses buts. En substance, le porte-parole, par délégation du président de la République ou du Premier ministre, est chargé de rendre compte des activités du chef de l’État et des travaux du Conseil des ministres. Assumant une mission d’information auprès de la presse et de l’opinion publique, il s’exprime sur des sujets en donnant la position et l’opinion du président ou du gouvernement. À la présidence de la République du Gabon, les trois conseillers successifs affectés à ce poste ont rarement été à la hauteur des enjeux – responsabilité, urbanité, efficacité – de la fonction.

Le cas Bilie-By-Nze

Même si aujourd’hui il s’est « un peu » rasséréné, Alain Claude Bilie-By-Nze est devenu – il faut insister sur ce paradoxe – une figure célèbre, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire en matière de communication politique. Sauf, bien entendu, pour les nostalgiques des régimes totalitaires, férus de propagande qui méprisent leur peuple. Revenu en mars dernier au « porte-parolat » du gouvernement, après l’avoir occupé en 2016, il s’était fait un nom de déplaisante mémoire en tant que porte-parole d’Ali Bongo Ondimba (2012-2015). Ses conférences de presse, excessivement ampoulées et nourries d’arguments ad hominem, viraient à un mitraillage d’injures sur toute voix un tantinet critique sur son chef. Au point qu’on s’est souvent demandé s’il n’outrepassait pas la volonté du président de la République. Mais comme ce dernier n’a jamais exprimé de réprobation publique…

Pour le compte de qui s’exprime, d’ailleurs, le porte-parole du Bord de mer ? En réplique à l’irrévérencieux Alain Claude Bilie-By-Nze, Raymond Ndong Sima avait édifié les Gabonais en juillet 2015. « Que quelqu’un s’adresse à moi, aux Gabonais, au monde en qualité de porte-parole du président de la République, je le comprends ; qu’un boucanier en vienne à occuper l’espace public en qualité de porte-parole de la présidence de la République, c’est-à-dire littéralement en tant que porte-parole des espaces administratifs où travaille le président de la République et, de surcroît, affublé d’un drapeau national, c’est lamentable », avait-il ironisé à raison.

Mais ironie mise à part, un porte-parole est soumis à un minimum de règles s’il veut que son discours soit reçu favorablement par ses compatriotes. Vitrine de l’institution au nom de laquelle il parle, il doit s’attacher à argumenter au lieu d’injurier, convaincre au lieu de choquer, informer plutôt que brasser du vent. En rhétorique, le savoir élémentaire enseigne que instruire, plaire et émouvoir sont les ingrédients de la bonne éloquence, qui n’a rien à voir avec les éléments de langage, les petites phrases calculées en vue de la polémique, les formules destinées à faire le buzz. Cette éloquence de bas étage est la pâture des hommes politiques sans génie, dont l’unique talent est de faire briller sa petite personne au détriment du message à véhiculer, de la notoriété du président de la République, de la gouvernance du Premier ministre.

Discourir pour ne pas agir

Les Gabonais avaient pensé que les mœurs policées et le sens de l’empathie affichés par Ike Ngouoni Oyouomi allaient, enfin, redonner à la parole présidentielle un lustre tombé en jachère pendant le premier septennat bruyant d’Ali Bongo Ondimba. Sa disgrâce, suite à la « fatigue légère/sévère » que l’on sait, a ramené sur la scène émergente, le 5 décembre 2019, un Trissotin aussi suffisant que le Vadius de Ntang Louli n’avait été bouffi de jargon vain. Jamais au diapason de ses compatriotes et de la réalité, Jessye Ella Ekogha est le chantre – sinon le griot – d’une communication où il s’agit de parler pour ne rien dire, de discourir d’abondance pour ne pas agir.

En février 2022, n’a-t-il pas affirmé, toute honte bue, que « l’appel de Monsieur Ping au sujet de la vacance de pouvoir [était] un disque rayé » ? Depuis lors, le même Ella Ekogha multiplie, sur Twitter et sans explication, les messages d’annulation de voyages ou de participation d’Ali Bongo Ondimba à des événements solennels. Disque rayé, vraiment ? Le même « porte-plumes » avait écrit en mai 2022 que « les réformes initiées par le président de la République portent leurs fruits ». Comme le notait un confrère, le fils du défunt général Ella Ekogha, « absorbé par son vedettariat habituel, a choisi de distraire l’assistance par des réponses évasives ».

Si à la présidence, ce contrefacteur qui ne fait pas de différence entre une conférence de presse et un point de presse, ventile une parole non soucieuse des conséquences sur le moral des Gabonais, au gouvernement on a connu une galerie de porte-parole au mérite disparate. Abonnée aux absents et transparente, Ida Reteno Assonouet Ndiaye n’a laissé aucun souvenir ; Guy Bertrand Mapangou, journaliste de formation, assura le service minimum, tandis que Rigobert Ikambouayat Ndeka fut le plus mutique de tous ; récemment la sobriété de Madeleine Berre a fait contraste avec les prises de paroles velléitaires d’Edgar Anicet Mboumbou Miyakou.

A la vérité, comme s’il avait envoûté Ali Bongo qui le ramène souvent au-devant de la scène comme porte-parole, malgré sa tendance à faire du président de la République un repoussoir pour les Gabonais, Alain Claude Bilie Bi Nze a détruit le lien social entre les Gabonais en les opposant les uns contre les autres. Pour tout dire, il est le dangereux clivant du Gabon. Un personnage « à éloigner » de toute représentation nationale. Il a tout, sauf l’ADN pacifique du Gabonais.

Pour ne pas conclure, la communication entre gouvernants et gouvernés au Gabon ressemble à un marché de dupes. Alors que les premiers ont l’obligation de rendre compte aux seconds de l’usage qu’ils font des ressources du pays, ils mandatent des arracheurs de dents pour jeter de l’huile sur le feu d’une société tenaillée par une paupérisation galopante. De surcroît, ces personnalités arrogantes, méprisantes…dont la préoccupation principale est de tenir en otage la vérité sur l’action du président de la République et du gouvernement, ont fini par s’attirer les foudres de la population. Ali Bongo Ondimba, ses gouvernements, Rose Christiane Ossouka Raponda, par ricochet et par délégation, en font les frais.

Question : depuis 2009, les différents porte-parole de la présidence de la République et du gouvernement reflètent-ils les valeurs de la société gabonaise héritée de nos ancêtres et voulue par les contemporains ? A chacun sa réponse….

Virginie Lamiral

Article du 25 juillet 2022 - 11:02am

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