La société gabonaise fracturée : Un anti-modèle de patriotisme

Par Nicolas NDONG ESSONO / 26 juin 2022 / 0 commentaire(s)
Le vert jaune bleu est inondé des divergences de ses fils.

Le citoyen éprouve bien des peines à exalter sa patrie, en laquelle il ne se reconnaît pas en raison du miroir déformant que lui renvoie une société fragmentée. En vue de changer le regard pour ne pas céder à la haine de soi, il faut réfléchir à des voies capables d’engendrer un modèle crédible de patriotisme.

Être gabonais aujourd’hui n’est pas aisé, ni évident. De moins en moins les filles et fils de ce pays parviennent à se définir comme tels. Ballottés par les vents mauvais d’une société à la dérive, ils sont les témoins impuissants d’une nation divisée. Entre travailleurs et chômeurs, c’est une bataille de tranchées ; entre jeunes et troisième âge, le dialogue de sourds s’enlise ; gouvernants et gouvernés se regardent en chiens de faïence ; entre hommes et femmes, la défiance se creuse un peu plus davantage ; les croyants destinent au bûcher de leur intolérance les athées ; entre Fangs et Punus, Nzébis et Tékés, Kotas et Myénés, on se jette la pierre du pécheur. Bref, plus personne n’agit avec le sentiment d’appartenance à une même communauté de destin. Face à une société abîmée par autant de fractures, le patriotisme risque de ne plus faire sens.

De l’amour du Gabon à la haine des Gabonais

Les Gabonais pleurent leur pays, mal gouverné.

Que ce soit Ali Bongo, Faustin Boukouki, Milebou Mboussou ou tous les hommes politiques, il faut se résoudre au constat d’un échec patent : ils n’ont pas réussi à faire les Gabonais s’aimer les uns les autres. Parce qu’ils se focalisent sur l’amour que les citoyens doivent à leur pays, leur bonne foi a oublié que celui-ci s’incarne autant dans des institutions que dans des hommes appelés à coexister par la force des choses. Il est bon de s’attacher à des abstractions telles que la République, la Nation, la Patrie. Mais si cela se fait au sacrifice de son prochain, au prix de la haine de son frère, la République, la Nation ou la Patrie ont de fortes chances de ressembler à de simples vues de l’esprit.

À l’observation, on a l’impression que le Gabon est davantage chéri que les Gabonais qui le peuplent. Comment en est-on arrivé à laisser prospérer une telle contradiction, tel est le mystère auquel chaque compatriote se heurte chaque jour. Malgré les slogans et mots totem – Gabon d’abord, unité nationale, concorde, tolérance – il est bien difficile de faire émerger une poussée de fraternité parmi les Gabonais. Et pourtant, chacun crie son amour du pays : le gouvernement autour de Rose Christiane Ossouka Raponda, les députés emmenés par Faustin Boukoubi, les Panthères d’Écuélé Manga, les Catholiques de Monseigneur Patrick Iba-Ba, les Protestants derrière le Révérend Augustin Bouengone, la Coalition pour la nouvelle république de Jean Ping, les associations de femmes, de jeunes, de handicapés, etc. Tous jurent la main sur le cœur leur flamme. Mais, mais, mais…

Pourquoi donc, parvenu à un quelconque poste de responsabilité ces « amoureux du Gabon » mettent en œuvre des actions qui témoignent plutôt d’une haine des Gabonais ? Pourquoi, par exemple Jean de Dieu Moukagni Iwangou est-il sensible à « l’appel de la Nation » mais n’a rien fait pour les jeunes Gabonais au ministère de l’Enseignement supérieur ? Pourquoi Jean Eyeghe Ndong s’est-il résolu à se mettre au service de la République, mais a oublié les morts d’août 2016 ? Pourquoi Michel Essongue, promu Haut-Commissaire général subit la dictature du quotidien sans penser aux exilés et prisonniers politiques ? On pourrait, de même, multiplier les exemples du côté de l’opposition pour montrer comment, sous couvert de défendre notre pays, ce sont les intérêts des Gabonais qui ont été desservis. Du coup, insidieusement s’est amorcé un mouvement pervers en réaction : la tentation de détester son pays. Elle a pris deux formes, qui sont l’expression d’une même réalité.

Préférence nationale en berne

C'est grave de voir certains Gabonais souhaiter la défaite de l'équipe pour éviter de voir Ali Bongo, en joie.

D’abord le repli sur soi. N’ayant pas été éduqués à se considérer comme frères, mais instrumentalisés par une factice politique de solidarité nationale, les Gabonais n’ont jamais su se départir du carcan du repli. On le voit dans la composition des cabinets ministériels où on joue à fond la carte de la parentèle. Fonctionnant comme une mosaïque d’ethnies, de tribus et clans cohabitant sans véritablement « vivre ensemble », la société forme une collectivité juxtaposée d’individus, et non une communauté d’âmes intégrées. L’exacerbation des différences est telle que le patriotisme doit péniblement se frayer un chemin entre l’ethnisme et le clientélisme, pentes naturelles de l’âme humaine.

L’autre forme est le rejet de l’autre, car entre Gabonais on ne se contente pas de vivre dans une société de ghettos. On accepte avec peine l’autre, qu’il vienne d’une autre province ou d’un autre pays. Il faut à ce propos nuancer la thèse de la xénophobie des Gabonais, lesquels ne sont pas moins nationalistes que les autres peuples africains. Seulement, notre pays, démographiquement faible, subit une invasion étrangère dont les statistiques officielles ont démontré les dangers. Mais, hormis cela, c’est un tort de rejeter ceux qui viennent d’ailleurs car beaucoup réussissent à s’intégrer et à contribuer au développement de notre pays. Même si un Maixent Accrombessi est plus détestable qu’un Seydou Kane.

Cela étant, peut-on même taxer le Gabonais de nationalisme, à défaut de patriotisme ? La préférence nationale, nostalgique d’une pureté ethnique, est-elle effective dans les plus simples faits de la vie quotidienne ? Il est permis d’en douter, tant elle tient en berne son pavillon. À l’heure de certains choix stratégiques, l’expertise du Blanc est privilégiée lors même qu’un compatriote serait plus qualifié. Au marché, on boudera la banane de la maman gabonaise pour celle venue de l’autre côté de la frontière. À la télé on ignorera les programmes locaux au bénéfice des émissions internationales. Les églises du réveil et autres « bishoperies » éclipseront le bwiti, ndjobi et autres rites traditionnels du terroir, diabolisés sinon ouvertement méprisés. La réconciliation avec soi-même n’est pas pour demain.

Vaine pourpre d’un patriotisme sans justification

 

Le président de l'Assemblée nationale est un exemple affirmé des personnalités accrochées au matériel et non à la promotion du patriotisme.

Pour montrer à quel point le sens de la patrie s’effiloche, il suffit de considérer le sort des langues locales. Alors que la République est censée œuvrer « pour la protection et la promotion de langues nationales » (art. 2, al. 7 de la Constitution), l’hégémonie du français est partout visible. Les politiques linguistiques de l’État gabonais se sont toujours montrées velléitaires quand il s’est agi d’adopter un commun outil de communication en dehors de la langue officielle, comme le wolof au Sénégal ou le lingala au Congo. Des résistances – symptomatiques du repli ci-dessus évoqué – ont empêché que le Fang ou le Punu soit la langue nationale, par défiance ethnique partagée. Aussi, non content d’être abreuvé de français, langue d’une civilisation étrangère, le Gabon s’est lancé dans le projet de conquérir la langue de Shakespeare, quand ses enfants ignorent les idiomes du terroir. Libreville vient ainsi de s’affubler du bonnet d’âne du Commonwealth, où l’entraîne la cécité d’une identité incertaine.

Des pays multiethniques comme le Cameroun, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, tout aussi francophones que le Gabon, ont su préserver leur identité par l’attachement à leurs langues et traditions. Un Camerounais, Haoussa ou Bamiléké, sait transcender son appartenance particulière et vanter sa patrie ; Baoulé ou Dioula, l’Ivoirien communie malgré la furie des conflits ethniques et politiques ; et le Sénégalais ne manque pas de faire valoir le passé ancestral commun pour se hisser au-dessus des considérations de clan ou de parti. Dépourvu de racine et sans source où puiser le renouvellement de ses forces, le patriotisme des Gabonais arbore la vaine pourpre d’un orgueil enchanté de lui-même, sans raison, ni justification. Incapable de dire sa fierté en langue Nzebi, sans être combattu par son frère Éshira, le Gabonais est condamné à un patriotisme sans langue, en d’autres termes au silence.

Génie gabonais et roman national

C’est que contrairement à d’autres nations qui glorifient leur patrimoine historique sous les figures de Soundiata Kéita, Ousmane Dan Fodio, Ruben Um Niobè, etc., nous sommes toujours en attente du roman national, lequel saura transfigurer en mythe collectif la galerie de nos légendes locales. Sans d’ailleurs revenir sur les exploits de Wongo, Mbombet, Émane Ntolé, Okili, il serait utile de célébrer les Germain Mba, Rendjambé, Ndounah Dépénaud, à l’instar du capitaine Ntchoréré en train d’atteindre la dimension monumentale d’une référence sacrée, sous la plume de Steeve Renombo (Remember Charles). Incarnant de rares vertus de l’Homme gabonais – à l’exemple de Jeanne d’Arc ou de Gaulle en France – ces dignes spécimens du génie gabonais pourraient constituer l’étincelle qui manque pour enflammer notre patriotisme tiède. Qu’attendent donc les Melchy Obiang, Nelly Belval, Imunga Ivanga Gabin Atiga et consorts pour donner l’envie d’avoir envie de héros nationaux ?

Pour tout dire, et le dire sans illusion, l’image que le Gabon renvoie depuis plus de dix ans n’incite pas les Gabonais à vibrer positivement pour leur pays. Les facéties répétées du ministre des Sports Franck Nguéma avec les Panthères du Gabon ont alimenté la chronique dans le genre ubuesque ; la banqueroute programmée de la Cnss et sa cohorte de drames familiaux subséquents étonnent la planète ; ajouté à cela les dernières révélations de Jean Valentin Léyama et le Copil citoyen sur la gestion de la pandémie du Coronavirus. Comment donc espérer que les citoyens se regardent dans un miroir et aient encore suffisamment d’amour-propre et de considération pour leur patrie, ou ce qu’elle devrait représenter d’honneur ? Il est urgent de trouver de nouvelles voies afin de propulser le patriotisme gabonais dans un ciel neuf.

Virginie Lamiral

Article du 26 juin 2022 - 3:53pm

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