In memorian/Gladys Esseng Aba’a-Boundzanga : Féminin éblouissant

Par Elzo MVOULA / 27 sep 2021 / 0 commentaire(s)
Gladys Esseng Aba’a-Boundzanga.

Cette brillante universitaire, qui est parvenue à se faire un nom dans le monde difficile de la science, nous a quittés précocement la semaine dernière. Intellectuelle accomplie, attachée aux valeurs traditionnelles, elle aura mené, avec talent et conviction, un combat exemplaire pour l’égalité des sexes.

L’enseignement supérieur conservera un souvenir des plus tristes de l’année 2021, marquée par la disparition prématurée de plusieurs universitaires. Et pour tout dire, notre nation s’empressera d’oublier au plus tôt ce sinistre mois de septembre, qui lui a arraché des représentants de la fine fleur du pays : Guy Christian Mavioga, Marie Agnès Koumba, Casimir Oye Mba, Pr Bertrand Mbatchi, sans omettre Gladys Esseng Aba’a-Boundzanga. Cette dernière, chercheure au Centre national de la recherche scientifique et technonolique (Cenarest), s’est éteinte à Libreville, dans la nuit du 13 au 14 septembre 2021, emportée par un cancer contre lequel elle luttait courageusement depuis plusieurs années.

Indépendamment des sentiments sombres et du chagrin partagé avec sa famille, ses collègues et amis, sa « mémoire nous laisse un grand réconfort » (dixit Jorge Manrique) par le caractère exemplaire de sa vie, et la dimension de sa personnalité.

Une indéniable force intérieure

La quarantaine à peine entamée, cet authentique fleuron du Grand Nord (Oyem) a tiré sa révérence. Épouse irréprochable, dotée du sens de l’amitié indéfectible, intellectuelle assumée et engagée s’il en fut, un brin d’humour à la fois désarmant et agaçant en plus, Gladys Esseng Aba’a-Boundzanga compte parmi les rares universitaires dont on peut dire – si la vérité tolère une telle formule – qu’elle incarnait et concentrait un « féminin éblouissant ». Nul besoin de forcer sur le dithyrambe pour reconnaître à cette grande dame, une certaine présence, de la prestance, une féminité intellectualisée dans une arène peuplée d’hommes, sous les dehors d’une revendication au droit à l’égalité des sexes, dans la noblesse d’un verbe toujours courtois, délesté du fracas habituel des féministes en mal de folklore.

En ses années de formation au Lycée national Léon Mba, la fille de « Nkoum-Ekiègne » ne passe pas inaperçue. De bonne heure, elle annonce la couleur et campe une personnalité qui ne laisse indifférents ni les enseignants, ni ses condisciples. Aujourd’hui cadre dans une grande banque de la place, un ancien camarade se souvient d’une jeune femme réservée, presque effacée, au regard, néanmoins, énergique, dégageant une indéniable force intérieure dont elle avait pleinement conscience. À l’Université Omar Bongo, inscrite au département d’Histoire et archéologie, Gladys Esseng Aba’a continue d’affirmer sa singularité, autant par la qualité de son cursus que par l’adoption d’un style – coiffure et vêtements – masculin, lequel laisse entrevoir la volonté de réduire, sinon abolir, les frontières de genre entre hommes et femmes. Posture étudiée, premiers témoignages en faveur d’une cause encore embryonnaire.

C’est en France, où elle poursuit des études de troisième cycle que sa conscience s’éveille définitivement à l’approche des faits sociaux sous l’angle du genre. Au terme de son parcours à l’université Paris VII-Denis Diderot, elle soutient en 2010 une thèse de doctorat nouveau régime en Histoire sur « La loi au Gabon sous l’angle du genre : du milieu du XIXème siècle aux années 1990 ».

La même année, elle est recrutée par le Cenarest à l’Institut de recherches en sciences humaines (IRSH) où elle intègre naturellement le Groupe de recherches et d’études sur le genre (GREG) qu’elle finira par diriger.

Ambitieuse, au sens noble du terme, elle ne se contente pas d’être Attachée de recherche. Elle se présente au Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames) en 2016, validant par le grade de Chargée de recherche des travaux de qualité publiés dans des revues et ouvrages collectifs. Sa contribution – scientifique, technique et humaine – au livre dirigé avec le Professeur Joseph Tonda, « Le Féminin, le masculin et les rapports sociaux de sexe au Gabon » (L’Harmattan 2016), lui vaut un début de reconnaissance du milieu universitaire gabonais.

Intellectuelle accomplie

Mais pendant que l’étoile de Gladys Esseng-Aba’a, devenue entre-temps épouse Boundzanga après son alliance avec l’universitaire Noël Bertrand Boundzanga, poursuit sa ronde dans un ciel qui atteint son zénith, le soleil noir de la maladie commence son œuvre sournoise de sape imperceptible. Affaiblie d’année en année, elle va réduire ses activités scientifiques, sans totalement prendre congé, et trouvera même suffisamment de force et d’inspiration pour commettre en 2019, avec Jean-Éméry Étoughé-Éfé, un ouvrage dont l’écho, depuis sa parution, n’a cessé de chatouiller les esprits. « L’Interruption volontaire de grossesse. La société gabonaise au miroir de la loi Veil », auquel ont collaboré, entre autres, Placide Ondo et Judith Doutsona, constitue un livre-événement, par le caractère universel de la loi éponyme et de la problématique auscultée, laquelle pointe les souffrances de la femme dans son corps et son âme.

Dans la présentation qu’elle fit de cet ouvrage sur TV5 Monde, le 10 novembre 2019, face à la journaliste Dominique Tchimbakala visiblement bluffée, Gladys Esseng-Aba’a-Boundzanga – rayonnante, pédagogue et presque jubilante – conquit le cœur des Gabonais, émerveillés par tant de science sobre déclinée en un verbe joliment savant et accessible, servie par une chercheure jusque-là inconnue du grand public.

Que disait-elle ? Ceci, d’agréable mémoire : l’interruption volontaire de grossesse (IVG) interpelle autant les hommes que les femmes ; la réalité sociale du genre étant transversale, cette question ne peut être traitée que de manière pluridisciplinaire ; le refus de l’IVG dans notre société procède du refus de l’autonomie de la femme, et reste lié aux croyances ancestrales qui sacralisent la naissance d’enfants ; le livre est un clin d’œil à Simone Veil qui, en France, a été la première à faire de l’IVG « une question de santé publique ».

Comme peu de femmes nées sous nos tropiques du Gabon, Gladys Esseng Aba’a-Boundzanga était une intellectuelle accomplie, qui n’avait pas peur du débat d’idées. Un terrain qu’elle préférait arpenter, pendant que d’autres se complaisent dans le marivaudage philosophique, les commérages de couloir ou le verbiage pseudo-intellectuel. Refusant tout essentialisme qui rive la guerre des sexes à une fatalité inexpugnable, elle était convaincue que le discours normatif autour du masculin et du féminin tenait à des rapports de force inscrits dans un contexte historique favorable au plus fort, en l’occurrence l’homme.

C’est pourquoi son féminisme, nuancé, tranchait avec les incantations vengeresses de certaines Amazones : « Les femmes ne veulent pas ressembler aux hommes, elles veulent juste avoir les mêmes droits civils, politiques, etc. » Et de préciser dans Le Bulletin du GREG (février 2019) : « Au Gabon, la question du partage des tâches ménagères ne s’est pas encore posée publiquement, en raison du poids des traditions ». On aimerait ajouter, « et des préjugés phallocrates enracinés ».

Mettre à bas les citadelles obscurantistes

Féministe attachée avant tout à sa condition de femme, elle n’aurait pour rien au monde échangé les valeurs traditionnelles contre les mirages conformistes d’une modernité, dont elle reconnaissait la valeur à sa juste mesure. Ainsi, si elle vantait les bienfaits du mariage, dénonçait-elle les dysfonctionnements de cette institution, du fait des errements du législateur. De même, regrettait-elle les abus commis autour de la dot, survivance de notre culture qu’il faudrait repenser. Et lorsque le Code civil gabonais révisé, en mars dernier, a entériné l’égalité des sexes entre l’homme et la femme, tout intellectuelle qu’elle était, elle s’est indignée de la nouvelle loi qui prescrit au mari, dans un couple, de partager le rôle de chef de famille. Cette ineptie, elle ne s’y est jamais résolue.

Bien qu’elle prisât la science, la recherche, la culture et fût animée d’un vif intérêt pour la controverse, ne s’avouant vaincue – honnêteté oblige – qu’en face d’un argument imparable, elle n’eut aucune indulgence, pas même un début d’estime pour Éric Zemmour, l’essayiste et polémiste français, sa bête noire : « Zemmour a besoin d’une thérapie, je l’allongerais volontiers sur un canapé pour le psychanalyser. C’est un mâle complexé, égocentré, égocentrique et frustré, en manque d’assurance, et sans doute d’affection. »

 Sur l’auteur du « Suicide français », et sa thèse d’une société de moins en moins virile, elle ne tarissait pas de qualificatifs défavorables, le trouvant dépourvu d’éloquence, de pertinence, de prestance. À la fin, pour changer, elle s’accordait avec lui sur le fait que les hommes étaient devenus plus fragiles psychologiquement que par le passé, pendant qu’on éduque les femmes à la compétition et à plus de personnalité.

Qu’aurait-elle pensé de l’actuelle percée de Zemmour dans les sondages de la présidentielle française de 2022 ?

Sans doute une parade sous forme d’humour, elle qui n’en manquait pas. Ses collègues se souviennent qu’elle aimait tempérer leur idéalisme : « C’est bien de rêver, mais il ne faut pas demeurer rêveur ».

À un ami souvent déprimé, elle offrit le livre de Laurent Gounelle : « L’Homme qui voulait être heureux ». Ce bonheur qui lui a été refusé, elle l’avait trouvé dans la magie ensorcelante des livres, goûté parmi les ombres errantes des amitiés, au détour d’un colloque, à la croisée d’une conférence. Mais surtout auprès de celui qui a été, jusqu’au bout, son époux, son ami, son phare, son alter ego, avec lequel les discussions – savantes ou prosaïques – culminaient à de délicieuses altitudes himalayesques. Ce jeune duo à la mécanique de pensée redoutable, rappelant le couple Sartre et De Beauvoir, sans les désordres de l’amour libertin.  Ces deux amoureux de la vie…

Ceux qui, une fois de passage, ont eu le privilège d’être leurs commensaux, dans leur intérieur où les plaisirs de la table se savouraient dans la poésie de la conversation, mesurent combien incommensurable est la perte – pour la communauté universitaire et scientifique, pour la cause féminine et féministe, pour les jeux de l’esprit – de Gladys Esseng Aba’a-Boundzanga.

 Et tout ce qui reste pour nous, de la grande aventure qu’est l’existence, et que nous préserverons, éclairés par sa passion du savoir et son sens du partage, demeure son courage et son abnégation à mettre à bas les citadelles obscurantistes, qui persistent à maintenir captives la femme et tout ce qui met en valeur le féminin.

Brandy MAMBOUNDOU

 

 

 

Article du 27 septembre 2021 - 3:25pm

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