Mays Mouissi : « L’argent public dédié au développement enrichit ceux chargés d’en assurer la gestion

Par Nicolas NDONG ESSONO / 20 sep 2022 / 0 commentaire(s)

 

Ainsi fait observer cet économiste de renom, vivant en France, à la suite d’un entretien qu’il nous a accordé ce dimanche 18 septembre 2022. Ce jour-là, il est 12h. Nous avons rendez-vous dans un café d’une rue parisienne avec lui. Sur son visage, où se lit l’espoir des lendemains meilleurs, le rayonnement s’affiche chez l’homme qui s’est marié à la coutume le 20 août dernier à Libreville. Il s’apprête à convoler en justes noces, à Paris, avec une beauté bien gabonaise à la tête bien faite, Leticia Mabicka Nzamba. Avec cet analyste pointu, nous déroulons le tapis de l’actualité brûlante et passons en revue le spectrogramme du sous-développement endémique du Gabon. Lecture !

Gabonclic.info: Le 12 septembre, le président de la République a dissous le Ministère des Travaux publics, dans le même temps il a décidé d’organiser un concours de l’arrondissement le plus propre et de confier la gestion des ordures ménagères aux gouverneurs de provinces. Que vous inspire tout cela ?

Mays Mouissi : Je m’interroge sur la cohérence et même sur la légalité de certaines de ces décisions. Comme tous les habitants de Libreville et ses environs, le président de la République a fait le constat de l’insalubrité de nos villes. Soit ! La première solution qu’il préconise pour y faire face est d’organiser un concours de l’arrondissement le plus propre avec en prime 500 millions XAF pour le vainqueur. Est-ce vraiment sérieux ? Ainsi donc, les administrations et les collectivités locales de notre pays doivent désormais passer un concours pour bénéficier de financements de l’Etat ? De mon point de vue, le président de la République vient de créer un dangereux précédent.

Concernant la dissolution du Ministère des Travaux publics en raison du retard des différents chantiers routiers, il faut se garder de trouver des solutions simplistes aux problèmes complexes. Il vous souviendra qu’en 2011, en raison des retards accusés dans la mise en œuvre du programme de construction de 5000 logements par an, Ali Bongo avait déjà dissous le ministère de l’Habitat. 11 ans plus tard, ledit ministère a été réhabilité et les 5000 logements censés être construits chaque année sont toujours introuvables. Si la dissolution des ministères était la solution aux nombreux échecs enregistrés dans la mise en œuvre de la politique gouvernementale, cela se saurait.

Enfin, comme tous les Gabonais, j’observe que depuis 2009 les gouvernements changent, les premiers ministres aussi et il en est de même pour les ministres. En dépit de cela, les succès et réalisations attendus par la population ne sont toujours pas au rendez-vous. Or vous conviendrez avec moi que seul le président de la République n’a pas changé. Qui donc doit porter la responsabilité de l’échec des politiques gouvernementales depuis 13 ans ? Aux Gabonais de répondre.

Les Gabonais sont de plus en plus inquiets par rapport à la dégradation de leurs conditions de vie. Notamment les augmentations combinées de la dette et du chômage, le manque de perspectives…Pour l'économiste que vous êtes, quelle est la situation du Gabon ?

Je partage l’inquiétude collective sur situation économique et sociale de notre pays. J’ai eu moi-même l’occasion de le constater pendant mon séjour à Libreville. Dans les quartiers les plus défavorisés de la capitale, des familles entières sont étouffées par la hausse des prix des produits de première nécessité et le chômage de masse. J’ai été choqué de constater que dans certaines familles des jeunes filles s’adonnent à des pratiques moralement répréhensibles pour compléter le revenu de subsistance familial, tandis que des jeunes garçons sombrent parfois dans la délinquance pour ces mêmes raisons. Bien entendu, une minorité fait face à la crise sans difficultés, mais ces familles appartiennent à l’élite du pays.

Au regard de ce qui précède, il est urgent pour notre pays de changer de paradigme et de concevoir une approche différente de la gestion économique, sociale et redistributive. Il faut remettre notre pays sur une trajectoire positive et redonner des perspectives à la population, en particulier à nos compatriotes les plus défavorisés. Cela nécessite de faire des choix difficiles, y compris dans celui des hommes à qui l’on confie le destin de notre pays, et par conséquent notre destin commun. S’exonérer d’une telle démarche serait prendre le risque d’une explosion sociale dans un proche avenir.

L’agence de notation Fitch Ratings a relevé la note souveraine de l’Etat gabonais. Comment interprétez-vous cette évolution ?

Fitch Ratings n’a pas relevé la note souveraine du Gabon. Son communiqué du 26 août dernier est clair à ce sujet. La note souveraine du Gabon a été maintenue à “B-”, ce qui positionne toujours sa dette parmi les dettes dites spéculatives, c’est-à-dire parmi les dettes souveraines dont le risque de défaut est important. En revanche, l’agence de notation américaine a révisé la perspective à “positive”, alors que la précédente était “stable”. Ce qui signifie que l’Etat gabonais a enregistré un accroissement de ses recettes et se donne davantage de marges de manœuvre, notamment vis-à-vis de ses créanciers.

Cependant, il convient de rappeler que la perspective d’une notation est moins importante que la notation elle-même. Le fait que Fitch Ratings ait maintenu à “B-” sa note de crédit de long terme souligne qu’il reste d’importants efforts à fournir pour une gestion transparente et efficiente des ressources publiques dans un contexte de tensions internationales, de hausse d’inflation et de ralentissement de l’économie en Chine, notre principal partenaire.

Quel jugement portez-vous sur la multiplication des affaires de corruption et de détournement de deniers publics au Gabon ?

L’actualité de ces derniers mois a effectivement été marquée par de nombreux procès sur des affaires de corruption et de détournements présumés de fonds publics. Les principaux accusés occupaient dans un passé pas si lointain des postes prestigieux, et certains étaient même de proches collaborateurs du président de la République. Jamais dans l’histoire de notre pays, autant d’anciens responsables publics de premier plan n’avaient fait l’objet d’accusations aussi graves, pour des montants aussi importants et de façon simultanée devant une Cour de justice. Il n’est pas abusif de dire que le procès de ces compatriotes est en fait celui du régime, d’autant qu’ils appartiennent tous au parti au pouvoir, qu’ils ont servi.

Par ailleurs, la révélation de pratiques peu orthodoxes dans la gestion des finances publiques au plus haut niveau de l’Etat et les montants en jeu, démontrent bien, s’il en était besoin, que notre pays dispose d’importantes ressources pour améliorer le quotidien des Gabonais. Sous la condition d’avoir à la tête de l’Etat des dirigeants qui privilégient l’intérêt général au détriment d’intérêts particuliers de toutes sortes.

Quelles solutions pour enrayer l’inflation galopante et ses effets misérabilistes sur le pouvoir d’achat des Gabonais ?

L’inflation touche de nombreux produits et services, mais l’urgence est de limiter son impact sur les prix des produits alimentaires de consommation courante qui affecte les ménages, en particulier les plus défavorisés.

Le gouvernement a travaillé à la mise en place d’une mercuriale pour encadrer les prix de certains produits. Cependant, chacun sait que l’impact de cette mercuriale sera limité puisque les causes de cette inflation sont exogènes. La solution du Gouvernement, bien que nécessaire, est conjoncturelle. Il faut aller plus loin en prenant les mesures structurelles qui s’imposent pour régler durablement ce problème. Et la mesure structurelle phare serait de parvenir à l’autosuffisance alimentaire, non pas sur tous les produits, mais a minima sur les produits alimentaires de consommation courante. En produisant localement ce que nous consommons, nous serons moins soumis aux aléas des crises qui ont lieu loin de chez nous. Nous pourrons assurer une meilleure sécurité alimentaire à nos concitoyens et réduire nos importations, permettant ainsi de préserver nos réserves de change.

Lors de son discours à la nation du 16 août, le Président Ali Bongo Ondimba s’est engagé à créer 100 000 emplois au travers de l’autoentrepreunariat. Jugez-vous cette promesse crédible ?

Je suis surpris que le président de la République ait pu faire une telle promesse car il lui est impossible de créer autant d’emplois, de surcroît à moins d’un an de l’échéance de son mandat.

En 2021, il n’y avait que 83 313 emplois dans le secteur privé formel au Gabon, selon la Direction Générale de l’Economie et de la Politique Fiscale (DGEPF). Créer 100 000 autoentrepreneurs, reviendrait à augmenter de 120% le nombre d’emplois dans le secteur privé formel, avec une croissance atone annoncée à 2,4% en 2022 selon les prévisions du FMI. C’est tout bonnement impossible et ceux qui insèrent de telles promesses dans les discours du président de la République l’induisent en erreur, discréditent la parole publique et ne comprennent pas le fonctionnement de l’économie d’un pays.

En effet, en économie les créations d’emplois sont corrélées à la croissance économique. Plus la croissance économique du pays est élevée, plus le potentiel de création d’emplois l’est aussi. Or, depuis 13 ans qu’il est à la tête de l’Etat, en dépit des périodes de croissance de 7%, Ali Bongo Ondimba n’a pas pu créer une telle masse d’emplois. Comment peut-on imaginer qu’il créera plus d’emplois que tous les emplois privés qui existent aujourd’hui dans le pays avec un taux de croissance bien plus faible ? C’est complètement illusoire.

Le Gabon est un pays riche en matières premières. Pourquoi ne se développe-t-il pas ?

Ce n’est pas la quantité de matières premières enfouies dans le sous-sol qui détermine la richesse d’un pays mais plutôt sa capacité à créer de la richesse et à améliorer le niveau de vie de sa population.

Le processus de développement de notre pays est lent car le rythme de création de richesse est lent d’une part, et la richesse produite est très inégalement répartie au sein de la population, d’autre part. À titre d’exemple, lorsque le Rwanda et le Bénin attendent un taux de croissance de 7% en 2022, notre Gouvernement se réjouit du fait que le taux de croissance du Gabon sera de 2,4%. Pourtant, on sait qu’un taux de croissance si faible ne freine pas l’augmentation de la pauvreté et des inégalités dans notre pays.

Par ailleurs, le processus de développement erratique de notre pays s’explique aussi par le mode de gestion des gouvernants actuels, et parfois même par leur absence de vision prospective cohérente du développement de notre pays.

Enfin, nul n’ignore que l’envol de notre pays est également freiné par un système de gouvernance qui ne favorise pas l’orthodoxie financière et la transparence dans la gestion des ressources publiques. L’argent public censé servir au financement des projets de développement est dilapidé, quand il ne sert pas à l’enrichissement des personnes chargées d’en assurer la gestion. Aussi, ne nous leurrons pas. Si l’on ne respecte pas, comme dans les pays qui ont réussi, les normes en matière d’orthodoxie financière et de gestion, les matières premières du Gabon ne le sortiront jamais du sous-développement !

 

Propos recueillis à Paris par notre envoyé spécial Arnold Reteno

 

 

Article du 20 septembre 2022 - 3:34pm

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